1 jui. 2008
Adapter le médicament à la maladie (et pas l’inverse)
Ce n’est pas parce que le médicament ne marche pas que le patient est en bonne santé. De même, ce n’est pas parce que les remèdes envisagés et prescrits dans le projet de révision constitutionnelle en cours paraissent inappropriés, sinon contreproductifs et dangereux, qu’il faut en déduire que la Vème République n’est pas malade.
« Qui peut nier que notre pays se trouve confronté aujourd'hui à une crise sérieuse et inédite », déclarait ainsi solennellement le président du Conseil constitutionnel Pierre Mazeaud le 3 janvier 2006 lors de ses vœux au chef de l’Etat. Cette crise, qui « couvait sans doute depuis longtemps, mais (que) nous avons eu trop longtemps tendance à minimiser », se traduit en particulier par « la perte des repères : perte des références, perte de lisibilité de l'action publique, extrémisme, repli identitaire, (…) perte d'intelligibilité et d'effectivité de la règle de droit, perte d'estime de soi, délitement des civilités et du sentiment d'appartenance, déficit d'autorité à tous les niveaux de l'édifice social. »
Sans doute, reconnaissait Pierre Mazeaud, le terme même de crise, aussi galvaudé qu’il est imprécis, ne saurait-il être utilisé sans précautions et pour n’importe quoi. Mais de fait, si l’on s’en tient à la définition du Robert, qui évoque une « phase grave dans l’évolution des choses », et renvoie à des mots tels que perturbation, rupture, tension, conflit, ébranlement, trouble ou malaise, il ne semble pas illégitime d’employer ce mot pour désigner la situation actuelle des institutions.
Pas illégitime non plus d’y voir, à la suite de Pierre Mazeaud, une crise des repères, et plus fondamentalement, du rapport aux institutions et à l’autorité – aussi bien du côté des gouvernés, que de celui des gouvernants.
Du côté des premiers, c’est peu de dire que le regard qu’ils portent sur l’autorité publique a changé : naguère simple administré, l’individu se perçoit désormais surtout comme un consommateur et un client, à qui l’Etat, comme n’importe quel fournisseur privé, doit des prestations sans défauts proposées à des tarifs concurrentiels. Cet avènement d’un citoyen client se manifeste d’ailleurs sur tous les plans – y compris électoral, où il se traduit par des taux de participation proportionnés à « l’offre » (c'est-à-dire, au nombre de candidats crédibles) et à « l’enjeu » (personnel) du scrutin. En 2006, Pierre Mazeaud voyait d’ailleurs dans « la maladie de langueur qui semble gagner notre démocratie » l’un des symptômes les plus préoccupants de la crise
Mais cette crise du rapport à l’autorité, on la constate aussi du côté des gouvernants –souvent résignés à ce que l’historien Roger Muchembled appelle « la banalisation des chefs », et plus largement, à celle de l’Etat lui-même.
Une banalisation qui pousse les gouvernants à adhérer au discours contemporain réclamant l’avènement d’un Etat « exemplaire » et « modeste », un Etat qui devrait se faire aussi discret que possible, comme un intrus qui sait bien qu’il n’a pas été invité à la fête, et qu’il peut être démasqué à tout instant.
Dans ce contexte, ce sont donc à la fois les modes d’interventions de l’Etat et ses structures qu’il faut repenser - sans parler de l’indispensable pédagogie visant à rappeler aux citoyens la spécificité du phénomène politique, et le fait que l’Etat ne saurait être conçu comme un intervenant ordinaire, intégralement soumis à une logique marchande.
Autant dire que la révision constitutionnelle en cours, quels que puisse être ses mérites et les bonnes intentions de ses promoteurs, apparaît singulièrement inadaptée aux vrais problèmes de l’heure.